Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 
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En 1993, quittant le service actif [1], je me retire à Pamiers (Ariège).
A l’époque, je ne connaissais aucun des faits d’armes de la Nueve, ni même ce nom. Voila comment, par épisodes successifs, j’ai découvert l’épopée de cette Compagnie.

Très intéressé par l’histoire locale, je complète mes connaissances sur les événements qui se sont déroulés en Ariège, de 1939 à 1944. Je savais qu’à proximité de Pamiers existait, au Vernet-dAriège, un camp d’internement où avaient été enfermés des républicains espagnols lors de la Retirada de février 1939. Je me documente sur le sort de ces internés, dont le nombre avait atteint 15000 à l’été 1939, pour décroitre a 200 en septembre de la même année. Que sont devenus les autres ? Autour de 60 sont décédés pendant le terrible hiver 1939, d’autres ont rejoint l’Espagne ou le Mexique, certains se sont engagés dans la Légion étrangère, mais la plupart se sont enrôlés dans les compagnies de travailleurs étrangers (CTE), affectées dans les montagnes ariégeoises à des travaux forestiers.
Ces Espagnols constituèrent le noyau initial des maquis de guérilleros.
Les guérilleros ne m’étaient pas inconnus. Ils avaient participé aux combats de la libération de l’Ariège en 1944, qui se termina par la bataille de Castelnau Durban et la reddition de 1500 Allemands à 500 guérilleros et FTP (francs-tireurs et partisans). Je prends contact avec José Alonso, dit "commandant Robert", chef état-major de la 3e brigade de guérilleros, qui me renseigne longuement sur l’engagement de ses hommes dans la lutte contre les Allemands et la milice, de 1942 à 1944.
Or, en octobre 2002, dans le cadre de cérémonies marquant en France le 60e anniversaire des événements de 1942, une plaque est apposée au col de Py, là où fut créée en Ariège la 3e brigade de guérilleros. Le commandant Robert rappelant ce fait, le préfet me demande, en tant que membre du haut Conseil de la mémoire combattante, de développer plus largement l’engagement des Espagnols dans la libération de la France. Un livre attire mon attention : L’Exil des républicains espagnols en France, de Geneviève Dreyfus-Armand. Dans cet ouvrage, je trouve mentionnée l’existence de la Nueve. J’apprends que les premiers véhicules blindés qui sont entrés dans Paris, dans la nuit du 24 aout 1944, et ont atteint l’Hôtel de Ville sont ceux de cette Compagnie. Et tous les équipages de ces half-tracks sont espagnols.
C’est ainsi qu’à travers les internés du camp du Vernet, les bucherons des CTE, les guérilleros de la 3e brigade, je découvre cette Nueve. J’ignorais totalement le rôle qu’avaient joué les Espagnols de cette compagnie dans la libération de Paris. Je décide donc d’approfondir leur histoire.

Je réunis une documentation, parmi laquelle les extraits de Carnets de route d’un croisé de la France libre et La Libération de Paris, par Raymond Dronne, un article de El Pais de décembre 1981, un numéro spécial de Tiempo de Historia, et surtout un long article : « La Nueve, los Españoles que liberaron París », paru dans Tiempo en 1998, signé d’Evelyn Mesquida. C’est la première fois que je voyais le nom de cette journaliste.
Ces lectures me font mieux connaitre les soldats de la Nueve. Ces Espagnols avaient combattu pendant trois ans pour rétablir la République dans leur pays.
Présents en Afrique du Nord, ils avaient repris les armes aux cotés des Français. Ils n’étaient pas obligés de le faire, mais ils avaient la volonté de continuer la lutte contre le nazisme. C’étaient des fantassins entrainés, aguerris par leur participation à la guerre d’Espagne. Pas faciles à commander, mais, dès qu’ils avaient confiance en leur chef, ils obéissaient sans hésitation. Ils me rappellent les légionnaires que j’ai connus dans ma carrière. Des hommes comme eux, on les prend sans hésiter comme soldats.
Parmi toute cette documentation, je ne trouve sur ce sujet aucun texte d’un auteur militaire. C’est pourquoi, en 2004, pour le 60e anniversaire de la libération de Paris, je décide d’écrire un article pour sortir de l’oubli le combat de ces frères d’armes. Il parait en août dans un hebdomadaire [2].


Parmi le courrier que je reçois à la suite de cet article, il y a une lettre d’Evelyn Mesquida, correspondante a Paris du magazine Tiempo, dont voici des extraits : « Depuis quelque temps, je travaille sur [...] la Nueve. J’ai lu avec plaisir l’article que vous avez écrit dans Le Nouvel Observateur du mois d’août dernier. C’était la première fois que j’entendais un militaire français parler si simplement et si clairement du rôle joué par ces républicains espagnols, et je voudrais vous remercier. » Elle termine en souhaitant me rencontrer. Nous nous sommes vus à Paris en janvier 2005.

Cette première rencontre est le début de nombreux contacts, de conversations téléphoniques, de séjours dans l’Ariège pendant lesquels je découvre la personnalité très attachante d’Evelyn, qui devient une amie.
Journaliste et écrivaine, elle a été correspondante à Paris pendant trente ans (1977-2007) du groupe espagnol de presse Zeta, rédactrice dans plusieurs de ses magazines et, notamment, dans l’hebdomadaire Tiempo. En 1992 et 1993, elle fut présidente de l’Association de la presse étrangère a Paris.
Depuis plus de dix ans, elle fait des recherches sur l’histoire de la Nueve. Elle est devenue historienne en compulsant de multiples archives, aussi bien en France qu’en Espagne, en lisant de nombreux ouvrages, dont certains abordaient des sujets plus globaux, nécessaires pour bien comprendre cette période où furent impliqués les républicains espagnols. Elle a appliqué sa formation de journaliste à la quête minutieuse des événements qu’ont vécus les hommes de la Nueve, de la guerre d’Espagne à la prise du repaire d’Hitler à Berchtesgaden, en passant par la libération de Paris. Elle s’est attachée à recueillir les souvenirs des acteurs ou de leurs descendants et à garder le contact avec les survivants.

C’est tout ce travail qu’Evelyn Mesquida a regroupé dans son livre La Nueve. Elle y raconte l’épopée de cette Compagnie, tout en faisant ressortir la personnalité de deux hommes qui ont joué un rôle majeur dans cette histoire : le commandant joseph Putz, ancien Volontaire en 1914-1918, ancien des Brigades internationales, ancien des corps francs d’Afrique, nommé chef du 3e bataillon du RMT ; une figure passionnante, qui incarne à lui seul la légende de la Nueve ; le capitaine Raymond Dronne, qui avait rejoint Leclerc à Douala et participa aux combats du Fezzan, de Lybie et de Tunisie. C’est à lui que le général Leclerc confia les Espagnols pour constituer sa 9e Compagnie, car « il avait senti que ces hommes ne pouvaient être commandés que par quelqu’un qui avait l’aura d’être un Français libre des premiers temps [3] ». La 9e Compagnie devint alors la « Nueve », et ces Espagnols appelèrent le capitaine Dronne « El capitan ».

La seconde partie de l’ouvrage est plus originale :
Evelyn Mesquida laisse la parole à une dizaine de soldats pour qu’ils racontent ce quils ont vécu, chacun suivant son expérience, et en toute liberté. Ces témoignages sont passionnants parce qu’exprimés très simplement par des hommes de troupe. En 2011, ils ne sont plus que deux survivants : Rafael Gomez, conducteur du half-track Guenica, et Luis Royo Ibanez, conducteur du half-track Madrid.

Il faut remercier Evelyn Mesquida d’avoir fait traduire son livre dans notre langue. Ainsi, il fera connaitre aux Français les faits d’armes de ces soldats espagnols qui ont participé, « par le sang versé », à la libération de la France et au rétablissement de la paix en Europe.
Leurs actions glorieuses rejoignent celles d’autres Espagnols exilés en France : guérilleros du Sud-Ouest, passeurs des Pyrénées, résistants de la MOI (main-d’œuvre immigrée) et des différents réseaux, maquisards des Glières et du Vercors, légionnaires de la 13 DBLE à Narvik et à Bir Hakeim et des régiments de volontaires étrangers en 1940, soldats des bataillons « Guernica » et « Libertad » dans la poche de Royan en 1944, membres des CTE de la ligne Maginot, déportés et morts a Mauthausen parce que républicains espagnols.

Il ne faut surtout pas les oublier, car eux aussi, par leur engagement, leurs blessures au combat, le sacrifice de leur vie, ont participé, bien qu’étrangers, à cette victoire contre les nazis. Leur histoire, sous forme de recueil de témoignages, reste à écrire. Par respect pour ces hommes et ces femmes, venus d’Espagne, elle doit l’être. Nous avons le devoir aujourd’hui de transmettre aux jeunes générations ce que furent leur vie, leur action, leur mort. Leur apprendre qu’ils défendaient des valeurs universelles sans lesquelles nous ne pourrions pas maintenant vivre en paix. Et, surtout, leur dire qu’eux, les jeunes, à leur tour, doivent lutter pour que ces événements de 1939-1945 ne recommencent pas.
Evelyn Mesquida est toute désignée pour écrire cette suite à La Nueve.

Général Michel ROQUEJEOFFRE

Notes

[1Fils de médecin, il entre à l’école militaire de Saint-Cyr en 1952. Il sert ensuite dans le génie parachutiste en Algérie. Il a été chef de corps du 17è Régiment du génie parachutiste à Montauban (Tarn-et-Garonne) de 1978 à 1980. Il a participé à plusieurs missions militaires à l’étranger : Liban, Tchad, Cambodge...

[2Le Nouvel Observateur, 19-26 août 2004

[3* Carnets de route d’un croisé de la France libre, Raymond Dronne, Editions France-Empire, Paris, 1984

Témoignage paru en postface du livre d’Evelyn Mesquida