Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 
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Cette fois encore nous avons fait salle pleine. Plus de 180 personnes sont venues pour assister à cette projection.
Un regret : Patrick Rotman nous a fait prévenir que trois heures auparavant qu’il ne pourrait être là. Mais notre soirée a été honorée de la présence toujours bienveillante de notre ami et parrain Edgar Morin, dont vous aurez le privilège d’entendre, sur la bande son, l’intervention toujours intelligente et juste à propos du drame que furent les poursuites et l’élimination physique, au sein de la république, des combattants non-communistes, désignés par ces derniers comme traitres à la solde de Franco.

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Ce documentaire est destiné au grand public de télévision, un public tout de même curieux de l’histoire non officielle. Il revêt une grande importance pour les pistes qu’il effleure et démystifie aux yeux d’un grand nombre de gens jusqu’ici restés dans les récits « autorisés ».

Ce fut avec beaucoup d’émotion que nous avons revu les images de cette révolution qui transporta tant d’espoirs et de nouveautés dans ses réalisations. Il y transpire aussi de tant amertume, de déception non seulement de la défaite, de la trahison des démocraties voisines mais aussi et surtout de la mainmise de Staline qui, avec son bras international, le Kominterm, son armée de « conseillers » et la complicité des communistes espagnols a ordonné l’assassinat, par centaines, de combattants dévoués et sincères, des anarchistes voire des socialistes ou ceux de la gauche républicaine et notamment l’éradication des militants du POUM, …

Merci de la précision apportée que l’élimination des « Rouges » par millions est une tactique politique des chefs militaires du soulèvement ; contrairement à la politique de la république, où les assassinats sont au rang d’exactions incontrôlées qui doivent être pourchassées.

Car la consigne des généraux factieux est très claire : il s’agit de faire preuve « de la plus extrême violence  » en fusillant tous ceux qui s’opposent aux nationalistes. C’est-à-dire concrètement, tous les adversaires politiques de la droite conservatrice ; on les recherche pour les abattre, qu’il s’agisse d’élus, de militants, de sympathisants ou de simples électeurs de gauche. Le général Mola dans « Instruction secrète n°1 pour conquérir le pouvoir » le 25 mai 1936, déclare : «  On tiendra compte du fait que l’action doit être extrêmement violente pour éliminer le plus vite possible l’ennemi qui est fort et bien organisé. On emprisonnera bien sûr tous les dirigeants des partis politiques, sociétés et syndicats ne supportant pas le mouvement (national) en appliquant à ces individus des châtiments exemplaires pour étouffer les mouvements de révolte et de grève  ». Pour enfoncer le clou il précisa après le 19 juillet 1936 : «  Il est nécessaire de propager un climat de terreur. Quiconque est ouvertement ou secrètement un partisan du Front Populaire doit être fusillé  ».

Encore un bien fou, de souligner que l’arrivée des colonnes des Brigades Internationales sur les divers fronts redonne courage aux combattants et à la population.

L’évocation des batailles, qui furent des défaites, est bien soulignée avec la démoralisation progressive des troupes espagnoles ou internationales.
Et immédiatement nous rapprochons cette évocation du sentiment de « chair à canon et sacrifiés pour la gloire du texte de José Fergo : «  Avant de prendre en main toutes les commandes de la machine de guerre, les staliniens se livrèrent à une intense campagne de dénigrement des chefs militaires d’obédience socialiste [ou républicaine. Quant aux milices anarchistes, elles furent systématiquement montrées du doigt et leurs responsables désignés comme incompétents, à l’intérieur ces éléments étaient même supprimés physiquement. Aucune victoire militaire de la République, répétaient les propagandistes du stalinisme, n’était envisageable sans transformation des milices ouvrières et paysannes en armée régulière, sans nomination de « commissaires militaires » et « politiques » dans les unités, sans présence massive d’experts dans l’appareil de direction de l’armée. Avec le gouvernement de juin 1937, ils eurent gain de cause sur tous les points. Quant à l’armement, la question de son contrôle ne se posait pas, puisque, venant d’URSS, il lui était acquis. Or à partir de mi-1937, la liste des batailles perdues et coûteuse par milliers de vie humaine est impressionnante : Brunete, Belchite, les fronts du Nord, Teruel et, pour finir, la catastrophique déroute de l’Èbre. La version officielle, majoritairement alignée sur l’optique communiste, elle s’est contentée d’attribuer les défaites de l’armée « populaire » à la supériorité numérique et tactique de l’ennemi, en omettant de signaler que l’inversion du rapport de forces au sein du camp républicain eut un tel effet de démoralisation sur des combattants progressivement commandés par des officiers-machines et transformés en chair à canon. Ainsi, inévitablement il scia l’enthousiasme et assura la défaite(…)  » José FERGO La nuit espagnole du stalinisme, À contretemps, n° 11, mars 2003.

Les envies d’investigations suscitées :

Grâce à son documentaire, P. Rotman donne une furieuse envie d’aller plus loin dans les sujets qu’il effleure, faute de temps et par choix de thèmes.
À propos de :
L’Anarchie et son mouvement en Espagne  :
Le rôle des anarchistes qui constituaient la première force révolutionnaire en Espagne ; sans eux, rien n’aurait été possible. Leurs adhérents se trouvent dans le moindre village, de la Catalogne à l’Andalousie. Ils furent les premiers à s’emparer des armes au mépris de leur vie, et d’ailleurs Luis Companys, président de la Generalitat de Catalunya décide au lendemain du 20 juillet, face à leur victoire contre le soulèvement militaire de leur remettre le pouvoir. Ce qu’ils déclinent au profit du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA) réunissant toutes les composantes du mouvement de défense de la République.
Le rôle des ministres anarchistes et de leurs réalisations dignes d’une pensée révolutionnaire grandiose sur l’organisation sociale et populaire. Ce qu’ils ont amorcé et commencé à réaliser n’a eu aucun équivalent à ce jour. Il est très important de populariser leurs actes. Car leurs engagements, totalement dépourvus de corruption n’avaient qu’une visée : libérer les Espagnols de leurs chaines et leur permettre de vivre dans la paix, l’harmonie, et la sérénité.
Les collectivités : agricoles et paysannes, elles voient le jour dans tout le pays : Catalogne, Aragon, Andalousie, Nouvelle Castille, Levant, Estrémadure… et elles sont souvent le résultat d’une volonté menée par l’UHP Uniós hermanos proletarios (unissez-vous frères prolétaires), groupement de l’UGT et de la CNT, né au cours du mouvement insurrectionnel d’octobre 1934. En juillet 1936, il se reconstitue pour faire face au coup d’État de l’armée et s’emparer de moyens de production.

Le mouvement communiste faible au début du conflit et les raisons de son développement :
Staline surveille de près l’évolution du conflit espagnol. Une autre république socialiste en Europe l’inquiète et populaire. Quand finalement en septembre 1936, Staline décide de vendre des armes à la république espagnole, il pense aussi à se servir de cette pression pour assurer une suprématie communiste et prendre le contrôle du gouvernement espagnol.
Ses appuis sur place :
o Les conseillers soviétiques qui sont placés aux postes stratégiques. Les dirigeants soviétiques qui s’immiscent dans les affaires de l’État espagnol.
o Le Kominterm qui prend le commandement des internationaux, e regroupe les agents les plus importants du N.K.V.D. à l’étranger.
o Le SIM, Servicio de investigación militar, créé en août 1937. Dès l’automne 37, ce service, aux mains du PCE et de ses « conseillers soviétiques », liquide non seulement d’authentiques espions mais aussi des combattants de la République, essentiellement anarchistes ou communistes non orthodoxes du POUM, qui osent critiquer la ligne politique de Staline.
o Le Quinto Regimiento, vitrine de la puissance militaire communiste, est surarmé alors que les milices pleurent pour avoir quelques fusils et munitions. Tout de même c’est cet armement (chars, avions compris) qui va se porter contre les troupes rebelles.

Les personnages qui méritent qu’on s’y attarde après que P. Rotman les a évoqués :
Buenaventura Durruti est plutôt présenté comme un aventurier (bandit célèbre à la mode de Robin des Bois ou autre) alors que c’était un anarchiste réfléchi et conscient de ce qu’il voulait mettre en place ; sa colonne fut également, pour contredire les propos de désordre, une colonne où régnait une discipline très stricte que les miliciens faisaient observée eux-mêmes.
Juan Negrín, premier ministre qui remplaça si aisément Francisco Largo Caballero, et se mit tout simplement aux ordres du PCE et des représentants soviétiques.
Enrique Lister, général communiste, qui mit à sac les collectivités et assassina leurs représentants. Lors de la bataille de Brunete, il perdit la petite ville et voulu faire passer cette défaite à l’actif du Cipriano Mera, anarchiste, commandant de la 14e division de l’armée du centre, qui joua un rôle déterminant dans la victoire de Guadalajara.
André Marty, Chef des Brigades Internationales, nommé par le Kominterm, surnommé Le Boucher d’Albacete, qui décrétait l’exécution des hommes sans sourciller…
Vittorio Vidali, la main armée du NKVD à l’étranger. Pas cité du tout dans les emprisonnement et exécutions des Brigadistes.

Negrín comme Lister et Marty sont juste cités, alors qu’ils semblent incontournables de détailler leur participation pour la compréhension de l’évolution de la situation.

Les Brigades et leur base :
Albacete, la base des Brigades Internationales, centre de regroupement des Brigades, elle fut aussi lieu de détention et de torture de beaucoup d’entre eux qui rechignaient à l’exécution d’ordres stupides.
Le camp de "rééducation"Lukács , prison pour les Brigadistes récalcitrants par lequel passent plus de 4000 d’entre eux et où près de 20 % sont fusillés sur ordre du commandement des Brigades.

LES CRITIQUES :

Les femmes  : Il s’agit d’idéal et de changer l’ordre de la société pour plus de justice et de liberté. Les femmes ne s’y trompent pas, qui prennent une part si active à cette lutte pour se libérer elles-mêmes et fonder une société équitable. Elles, qui se sont engagées avec courage et abnégation, qui ont fait tourner les usines, les écoles, les hôpitaux…sont les grandes absentes de cette œuvre.

Venus de partout : À aucun moment ne sont évoqués les asiatiques, les africains, les maghrébins, les palestiniens. Présents dans les brigades internationales.

Le POUM laminé, ses adhérents assassinés après les pires tortures apparaissent plutôt comme des troublions et mauvais sujets.

Ce documentaire laisse flotter des éléments voire des accusations qui pourraient renvoyer dos à dos les belligérants alors que l’un est légitime et attaqué et l’autre séditieux et attaquant :
L’annonce, en début de film, des 7000 curés tués et des églises brûlées, est un élément très contesté, même s’il est évident qu’un mouvement révolutionnaire de cette ampleur et à ses débuts est difficilement contrôlable le temps que l’organisation se mette en place.
Les portraits d’hommes célèbres :
Il fait à notre avis une part trop grande aux intellectuels, venus « soutenir et laisser leur nom » à la postérité de ce conflit hors du commun. Trop souvent reviennent les noms et les visages de :
André Malraux, bien qu’il ait eu le mérite d’être en Espagne dès le 22 juillet 1936 et de s’activer pour créer une escadrille d’avions.
Ernest Hemingway, qui finalement a eu une attitude très « pleutre », au détriment de John Dos Passos, dont il est dit peu de choses et qui pourtant va partir, courageusement à la recherche de la vérité sur le sort de leur ami commun, et communiste Jose Robles, alors qu’Hemingway l’abandonne à son sort de traitre décrété par le Kominterm et fusillé.
Robert Capa, grand photo-reporter de guerre, il est vrai tandis que Gerda Taro, celle qui est à l’origine de la légende Capa, est reléguée au rôle de photographe, compagne du grand photographe, alors que ce dernier a pris la paternité de nombres de photos de Gerda.

Le mouvement anarchiste, plus grande force de la révolution espagnole et d’échec au Pronunciamiento. :
L’allusion à Anarchie = désordre, à plusieurs reprises, nous confronte à une méconnaissance de l’organisation des libertaires et du syndicat CNT. En effet, s’ils refusent d’être fondus dans l’armée et de se plier aux rites militaires, les milices anarchistes n’en sont pas moins conscientes de la nécessité d’une discipline d’autant plus forte qu’elle est consentie. Voir le règlement rédiger par les milices confédérales de Madrid (doc règlement).
• Et bien qu’il soit hors de propos de tracer un portrait « angélique » de l’anarchie qui s’est elle-même divisée, et a eu également à régler les excès de certains de ses membres, c’est une hérésie de réduire ce courant de pensée politique au manque de discipline et à un engagement « romantique » comme le veut la définition menteuse d’aujourd’hui, alors qu’il est tout à fait le contraire : une idée de la discipline et de la conscience humaine très pointue, qui doit permettre la libre détermination en fonction de l’intérêt commun populaire.

Conclusion sur cette soirée :

La tragédie des Brigades Internationale, à grand renfort d’archives laisse entrevoir le cours d’une histoire où les protagonistes ne sont pas forcément des héros. Le parcours des Internationaux, brigadistes et avant eux ceux qui ont rejoint spontanément les milices, soulève la violence de l’affrontement face aux forces déchainées du fascisme qui prône l’anéantissement du camp adverse. Mais ce documentaire nous laisse aussi entendre, pour peu que le public soit investigateur, les oppositions et luttes au sein du camp républicain. Le parti communiste espagnol sous les directives des représentants de l’URSS a été le responsable de tant d’assassinats et de disparitions qu’il faudra bien un jour, pour avancer dans l’histoire des peuples, le dire encore plus clairement. Ce documentaire avance à pas petits et comme vous pouvez l’entendre sur le lien ci-dessous, il provoque des commentaires et interventions très explicites.
Nous nous félicitons d’avoir eu autant de participants, preuve que le sujet est toujours d’actualité et qu’il reste encore beaucoup à évoquer pour parvenir à dire l’histoire réelle. L’objectif à termes étant de formuler critiques et analyses sans dévier le cours de l’histoire et sans nier leurs existences.
La révolution sociale espagnole et le conflit terrible qu’elle a engendré méritent que chacun fournisse sur son propre mouvement une analyse honnête et détachée.


Enregistrement audio de la rencontre
La tragédie des Brigades Internationales

11 octobre 2017
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