Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 
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Inauguration de l’exposition Portraits de femmes rebelles et solidaires (qui sera probablement reportée à d’autres dates)
Et projection du film La maternité d’Elne, de Frédéric Goldbronn et en sa présence.

Lisez l’article de l’ami Juan paru dans Las Monde Libertaire N°1817

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CR soirée du 12 mars 2020 Inauguration de l’exposition Portraits de femmes rebelles et solidaires Et projection du film La maternité d’Elne, de Frédéric Goldbronn et en sa présence.

Une soixantaine de personnes nous ont honorés de leur présence ce jour-là malgré la menace du corona Virus. Nous avons tout de même respecté les consignes de sécurité pour se saluer, pour se parler, regarder, débattre et échanger ensemble autour d’un verre.

Il y a fort à parier tout comme ce fut le cas à l’auditorium de l’Hôtel de ville le 04 mars dernier, que nous avons été la dernière manifestation de groupe, du lieu. En effet depuis le début de la semaine, le centre Paris’Anim de la place des fêtes, tout comme les autres centres dans Paris, sont fermés jusqu’à nouvel avis, pour cause d’épidémie virale mortelle en certaines circonstances.

Cela ne nous empêche pas de vous donner des nouvelles de cette soirée et de prendre des vôtres par site interposé.

L’exposition des portraits de femmes réalisés par l’ami Juan Chica-Ventura et annoncés d’entrée par les peintures de groupes Mujeres-Libres de Rosine Arroyo ont eu un vrai succès auprès des présents. Non seulement les peintures sont attrayantes et belles mais chaque femme affichait sous son portrait, sa propre épopée et tout à coup ces visages prenaient une toute autre dimension.

Puis nous sommes tous descendus pour regarder ensemble le documentaire sur La maternité d’Elne, épisode encore trop peu connu de la solidarité internationale.

L’ambition de Frédéric est de décortiquer ce qu’il reste de la mémoire humaine et comment elle se transmet, s’amplifie, devient une ancre pour le présent et l’avenir.

Lors du débat, aux multiples curiosités, il dit lui-même parlant de son travail :
« Si le cinéma permet d’accéder à « la porte étroite du passé » pour reprendre l’expression de Walter Benjamin [1], c’est aussi parce que ce passé est énoncé dans le présent du tournage. Il donne consistance à la fiction de la mémoire comme il en énonce la vanité. Il dit à la fois le refus du temps et le passage du temps. Il installe sa dramaturgie dans cet écart, cette tension entre deux pôles : le temps des possibles que les révolutionnaires ont créé (…) et le temps « réel » depuis lequel le narrateur nous parle, depuis lequel on l’écoute, celui sur lequel nous n’avons pas de prise, celui de l’impossible donc, qui passe irrémédiablement et qui nous dit que l’histoire a une fin. »

Et sur la Maternité d’Elne et sa décision de réaliser ce documentaire, qui est à nos yeux une expression de la Vie, comme un défit à la mort programmée des guerres, des camps et de l’inhumanité :
« J’ai entendu parler de la Maternité d’Elne dans le cadre de mes recherches pour La ville fantôme, à l’occasion de la manifestation « 100 000 lumières pour 100 000 réfugiés » organisée, en février 2001, à Argelès-sur-Mer par l’association Fils et filles de républicains espagnols et enfants de l’exode (FFREEE). L’histoire de cette maternité était alors inconnue du grand public mais elle faisait l’objet d’une petite exposition à Argelès. Il y avait là François Charpentier, l’homme qui avait acheté et restauré le petit château qui abritait la Maternité, abandonné après la guerre. François Charpentier était très attaché à l’histoire de ce lieu et il y avait toujours un gîte et un couvert pour celles et ceux qui étaient nés là. Il y avait aussi Guy Eckstein, né de mère polonaise, qui y fut caché en 1943, et Friedel Bohny Reiter, une infirmière suisse qui sortait les enfants du camp de Rivesaltes pour les soigner à la Maternité, ainsi que son mari, qui était responsable d’une colonie du Secours aux enfants. Tous étaient très émus à l’idée d’un film sur leur histoire et ils m’ont invité le lendemain à Elne.

(…) C’est un édifice à la fois beau et étrange, un manoir plus qu’un château, qui se dresse au milieu des vergers, surmonté d’une vaste coupole de verre dans le style 1900, d’où l’on surplombe à la fois la Méditerranée, les neiges du Canigou et la plaine du Roussillon. (…) c’était un moment de présence et de partage d’une grande douceur. Je suis sorti très ému de cette première rencontre et la raison d’être du film m’apparaissait comme une évidence. Á la fois parce qu’il permettait d’aborder cette période historique à travers la sensibilité d’histoires singulières, mais aussi parce que ces histoires étaient, pour une fois, heureuses. La Maternité d’Elne m’apparaissait, de ce point de vue, comme le miroir inversé du camp et de son époque, le cœur d’un monde sans cœur.
L’histoire de la Maternité d’Elne commençait là où se terminait [mon film] Diego, dans les camps du Roussillon, et la dernière phrase de Diego dans le film, « même dans la défaite, nous avons su rester droits », aurait pu servir de viatique au suivant. Leçon de fraternité dans une période de barbarie, la Maternité se situait aussi au carrefour de la tragédie européenne, puisqu’elle avait accueilli les enfants de la Retirada, mais aussi les Juifs étrangers et les Tziganes persécutés. Cet enjeu historique faisait écho aux inquiétudes du présent, et au sentiment d’une montée diffuse de la xénophobie qui allait se traduire, trois mois après le tournage du film, par l’arrivée, au deuxième tour d’une élection présidentielle, d’un parti d’extrême droite en France.
L’idée directrice du film était donc la suivante : ce n’était pas seulement des enfants qui avaient été sauvés à la Maternité d’Elne, mais aussi une certaine idée de l’humanité. En permettant à tous ces enfants (ils étaient près de 600) de naître et de survivre à l’écart des camps, la Maternité avait permis aussi à l’humanité de renaître symboliquement à travers eux.
Le lieu serait la matrice de la parole, à la fois lieu de son origine et lieu dont elle se pourrait se nourrir. Ce qui me frappait dans ce lieu, c’est qu’il était très important pour les gens qui y étaient nés alors même qu’ils n’en gardaient aucun souvenir.
C’est la définition même du lieu de mémoire selon Pierre Nora : « Non ce dont on se souvient, mais là où la mémoire travaille » [2]. C’était donc un lieu à la fois fort et ouvert, qu’ils pouvaient (et le spectateur avec eux) investir de toutes leurs interrogations sur leur origine et remplir de leur imaginaire. Un lieu unique donc, concentrant la dramaturgie dans l’espace, et une situation de groupe permettant à chaque histoire individuelle de s’inscrire dans une histoire collective. Peu de questions, mais des réflexions introspectives, une écoute, des dialogues et des silences, des gestes de convivialité, le bonheur d’être là, ensemble.
(…)
J’avais rencontré la plupart des participants avant le tournage et ils m’avaient raconté leur histoire mais je n’avais pas mesuré toute la puissance cathartique du dispositif mis en place. Celui-ci allait donner lieu à de véritables événements de parole, des événements qui ne se seraient jamais produits si j’avais filmé séparément les personnages avant de les rassembler au montage. Chaque récit alimentait le suivant, avec une incroyable qualité d’écoute. Cette communion passait par la parole mais aussi dans les corps et les gestes. J’avais proposé aux participants d’amener, avec eux, des lettres, des photos ou des objets souvenirs. Une mère espagnole, venue avec son fils, avait ainsi conservé un crochet taillé par son mari, dans un barbelé du camp et avec lequel elle avait tricoté (elle était couturière de métier) une brassière pour son bébé. Le crochet passait de main en main, comme une relique, au fil de son récit, et une vague d’émotion nous submergeait. Un matin, dans une chambre à l’étage, un orphelin juif polonais, une infirmière espagnole et son fils venus du Mexique se sont élus fils et frères. Soixante ans après sa fermeture par les nazis, la Maternité accueillait à nouveau, par le truchement d’un film documentaire, l’utopie d’une communauté humaine délivrée de ses impasses identitaires et elle nous offrait la fraternité en héritage.
Frédéric Goldbronn »

les propos de frédéric sont le juste reflet de sa pensée et de sa façon d’aborder son travail.
Bonne lecture et prenez soin de vous ! à très bientôt
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Notes

[1Walter Benjamin, Le Narrateur. Écrits français, Paris, Gallimard, Folio Essais, 2003 p 297

[2Pierre Nora, Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984