Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 
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Excepté les camps de Rieucros (Lozère) et du Vernet d’Ariège qui, par leur spécificité de camps disciplinaires, relèvent du ministère de l’intérieur, dés leur ouverture l’ensemble des camps est placé sous l’autorité militaire. [1]

Le général Ménard, commandant la 17ème région (Toulouse), est nommé responsable. La garde est assurée par des militaires, en particulier G.R.M. (Garde Républicaine Mobile), spahis et tirailleurs sénégalais. L’administration (entretien et ravitaillement) et la surveillance hors du périmètre concentrationnaire dépendent de l’autorité des préfets départementaux. Leur conception et leur aménagement sont confiés aux Ponts et Chaussés, [soit dans un premier temps la pose de barbelés puisque la première préoccupation est de créer des enceintes infranchissables, reléguant au second plan la construction des baraquements].

Au début, un seul camp est prévu. Argelès-sur-Mer (P. O.) créé officiellement le 1er février 1939 pour y interner les combattants, mais également utilisé pour les civils en attente d’évacuation. Le lendemain de sa création, A. Sarraut déclare que tout est prêt pour recevoir 150 000 hommes.


De fait, la seule disposition réelle est la discipline militaire particulièrement sévère, pour le reste, règne la même incurie que celle observée à la frontière.
Argelès, premier camp français par sa création et la densité de sa population (180 0000 personnes jusqu’au 10 février), est également un « centre d’accueil » pour grands blessés. Pour les recevoir, 5 grandes tentes ne contiennent même pas le minimum pour soigner des blessés légers, peu de médicaments, pour les bandages le personnel (1 médecin et 5 infirmiers) utilise les morceaux encore propres de ceux qui ont servi.
Le reste du camp n’est qu’une immense plage divisée en rectangles d’un hectare chacun, entourés de barbelés.
Sur cette plage dénudée, balayée par la tramontane, aucun abri sinon des trous creusés dans le sable, recouverts de branchages, de joncs, de couvertures, de tôles ou tout autre matériel emporté dans l’exil et récupéré pour servir de toit. Des cahutes que les réfugiés, toujours empreints de cet humour dont ils ne se départissent jamais, appellent « hôtel de Mil una Noches », « Gran hôtel de Catalunya »,…
Outre la promiscuité, aucun endroit n’est prévu pour les défécations.

Très vite, ce manque d’hygiène provoque d’inévitables épidémies aggravées par la pollution de l’eau dont la nappe phréatique à seulement 4m sous la plage est rapidement contaminée par l’infiltration des eaux usées.

Le service d’intendance est également déficient. Deux jours après leur arrivée, le premier repas, succinct, donne lieu à une nouvelle humiliation. Juché en haut d’un camion, un gendarme lance à la volée une boule de pain à cette foule affamée. [2]
La faim se rencontre dans tous les camps. Tous les internés se souviennent de ce pain souvent aux trois-quarts moisi et de ces soupes consistant en un bol d’eau chaude dans laquelle comme le rappelle LLuis Montagut, « les plus chanceux trouveront quelques pois chiches désespérément seuls ». [3]

Pour décongestionner Argelès et les camps de collectage transformés en camps d’internement, qui commencent à saturer, le 9 février, d’autres camps sont ouverts.
Saint Cyprien, une autre plage près d’Argelès, aussi dénudée que la précédente où s’entassent bientôt près de 100 000 réfugiés. Dans le Vallespir, 3 camps prévus pour 4 000 personnes chacun, qui auront une durée éphémère : les camps de collectage du Boulou, d’Arles-sur-Tech et de Prats-de-Mollo transformés en camps d’internement, et Amélie-Les-Bains. En Cerdagne, deux autres camps destinés à recevoir 25 000 personnes à La Tour-de-Carol et dans le château de Mont-Louis qui va accueillir essentiellement des militaires classés « dangereux » comme ceux de la 26e division (ex colonne Durruti) et des internés du camp de collectage de Bourg-Madame, transformé en camp d’internement, qui commence à saturer. Ces trois derniers camps évacués peu après en raison du froid.
Tous connaissent le même dénuement et le même surpeuplement.

Bacarés, Vernet-les-Bains, Rivesaltes…

Vers la mi-février, alors que débutent les premières réalisations, s’ouvre le camp de Bacarés, réservé aux réfugiés en instance de rapatriement. Aménagé en utilisant les internés comme main d’œuvre, il dispose d’un relatif confort avec des baraquements, toutefois à même le sable, des latrines, des cuisines et de l’électricité.
Pour alléger ces camps toujours surpeuplés ou compenser ceux évacués, d’autres camps sont ouverts. La volonté du général Ménard est à la fois de les désenclaver géographiquement et de leur donner une spécificité.
Deux seuls sont situés dans les Pyrénées Orientales : Vernet-les-Bains et Rivesaltes, ce dernier plus particulièrement réservé aux Catalans.
Les autres sont en dehors de ce département : Agde (Hérault), également pour les Catalans ; Bram (Aude), plutôt destiné aux personnes âgées ; Septfonds (Tarn-et-Garonne), où sont dirigés, en priorité, les ouvriers spécialisés.

Pourtant, malgré quelques aménagements, la situation de dénuement déjà observée est loin d’être réglée. Ouverts dans l’urgence et toujours surpeuplés, les constructions de baraquements sont systématiquement repoussées pour donner priorité à une enceinte infranchissable.

Au printemps 1939 (avril), ouvre le camp de Gurs, dans les Basses-Pyrénées, qui va abriter essentiellement des Basques, des aviateurs et des Brigadistes (la majorité). Les conditions y sont légèrement meilleures. Considéré comme camp « modèle », il est à ce titre largement ouvert aux visites officielles. En revanche, conçu pour un hébergement temporaire, il va vite se dégrader, d’autant qu’il continuera à fonctionner pendant toute la durée de la guerre et à la libération.

Des camps plus répressifs sont également ouverts : Rieucros où dès le 18 février 1939 doivent être dirigées les femmes politiquement suspectes ou dangereuses ; Le Vernet d’Ariège, ( lire l’article Camp du Vernet d’Ariège M. Roquejoffre en PJ ) ouvert en mars, dans lequel est internée, dès son ouverture, la quasi-totalité des anarchistes de la 26e division Durruti ; Fort Collioure (P. O.), « premier cachot de l’exil », dont les premières victimes sont les évacués des camps voisins du Roussillon qui y sont conduits menottes aux poignets comme des malfaiteurs.

Relizane, Morand, Suzzoni,…

En Afrique du nord, d’autres camps, destinés à y interner la dernière vague de réfugiés de la zone sud-est de l’Espagne, de l’ordre de 10 à 12 000 personnes, qui est parvenue à quitter l’Espagne avant l’arrivée des Italiens et des franquistes, sont également ouverts (lire l’article « Les camps d’Afrique du nord » ).

En fonction du lieu où les bateaux accostent, l’accueil est variable. C’est en Algérie, où les autorités tentent par tous les moyens d’éviter le débarquement, que les conditions sont les plus éprouvantes.

Après des mises en quarantaine variables, les civils sont provisoirement abrités dans des centres d’accueil improvisés (ancienne prison civile d’Oran, anciens docks et marabouts installés sur le port à Ravin blanc réservé aux hommes) ou évacués vers des centres d’hébergement plus éloignés, le plus souvent dans la région d’Orléansville.

Les plus importants : Carnot plutôt réservé aux regroupements familiaux dont les conditions sont légèrement meilleures, et Beni Hindel (Molière) destinés aux femmes et aux enfants. L’improvisation constatée quelques mois plus tôt en métropole se vérifie. En règle générale, les conditions de vie et d’hygiène sont déplorables, mais les situations les plus dramatiques restent celles des camps d’internement.

Parmi ces camps, Cherchell [4] où sont dirigés en priorité les intellectuels et les francs-maçons, et à l’écart des villes, ceux réservés aux miliciens : Relizane (ancienne caserne dans la région de Mostaganem) et au sud d’Alger (Blida) le camp Morand le plus important, près de Boghari qui abrite quelques 3 000 internés au début de l’été 1939, et le camp Suzzoni à Boghar. À l’origine, ces deux derniers camps, souvent regroupés sous le même nom de « camp de Boghar », ne sont pas à proprement parler des camps répressifs mais le régime est tellement austère que les conditions y sont pires que partout ailleurs.

Dés leur ouverture, en mai 1939, un rapport du CICIAER (Comité International de Coordination et d’Information pour l’Aide à l’Espagne Républicaine) mentionne : « ils manquent de tout… Avec la chaleur, cela nous permet d’affirmer que pas un homme ne pourra résister dans ces conditions. Ils sont voués au désespoir, à la maladie et à la mort  ». [5]

Avec l’approche de la guerre et l’organisation des premières compagnies de travailleurs étrangers (CTE) [6], leur situation va encore se dégrader. Le camp de Boghar qui s’ouvre aux punis de métropole et aux suspects de subversion ou considérés dangereux, devient un camp disciplinaire. Les miliciens incorporés dans les CTE, envoyés le plus souvent dans le désert pour l’extraction du charbon dans les mines de Kenadza ou la construction du « transsaharien » (voie ferrée qui à partir de Colomb-Béchar devait relier l’Algérie au Niger), voient leur condition passer de difficile à terrible : travail harassant, variations thermiques, sirocco, animaux venimeux (scorpions, serpents, araignées,…). Sous le gouvernement de Vichy, les CTE transformées en GTE (groupement de travailleurs étrangers), seront cette fois de véritables bagnes conçus dans une logique d’exclusion. Commencera alors une nouvelle génération de camps (Bou-Arfa, Oued-Akrouch, Berrouhaghia, Colomb-Béchar, Djelfa, Hadjerat M’Guil,…et les terribles prisons de maison carrée à Alger et le fort Caffarelli) où les conditions seront cette fois criminelles.

Les centres d’hébergement

_Pour recevoir les civils, les centres d’hébergement, dont les capacités d’accueil varient en fonction des propositions d’hébergement, se multiplient à l’intérieur du pays. L’accueil et les conditions de vie y sont variables. En mars 1939, 170 000 civils ont été évacués dans 69 départements. La moyenne des effectifs accueillis est de 2 500 à 3 000 par département. Dans un premier temps, malgré de réelles mobilisations pour leur venir en aide, ces conditions restent souvent difficiles, en raison de l’entassement, tout âge et sexe confondus, dans des abris de fortune. D’autres difficultés sont liées aux déménagements, tant intempestifs que fréquents, dont la destination jamais connue, provoque l’angoisse d’être renvoyés en Espagne contre leur gré, comme aux mesures sanitaires prises, pour protéger la population locale. Que ce soient les vaccinations généralisées ou la mise en quarantaine de certains centres, ces dispositions sont généralement vécues comme autant de brimades, voire des marques de mépris et de défiance. Toutefois, passés les premiers mois parfois difficiles, on peut estimer que généralement la plupart des civils bénéficient d’une certaine bienveillance et sont relativement libres de leurs mouvements, surtout si on compare leur situation à celle des internés dans les camps, enfermés et constamment sous étroite surveillance.

Le taux de mortalité est effrayant

Dans les premières semaines qui suivent l’entrée en France, le taux de mortalité est effrayant. Si les premiers meurent le plus souvent d’épuisement ou succombent à leurs blessures, dans les camps, la première cause de décès est due aux épidémies qui se propageant rapidement.
Outre la dysenterie et la pneumonie qui sévissent dans tous les camps, d’autres maladies font des ravages : la typhoïde, la tuberculose, les troubles mentaux et névrotiques. Le tout aggravé par la gale, les poux dont sont couverts les réfugiés et l’avitaminose qui provoque de nombreux cas de scorbut.
Et, plus particulièrement dans les camps sur la plage, la conjonctivite ou autres maladies dues au sable. Parmi ces dernières, « l’arenitis », cette maladie qualifiée ainsi par les internés, pour désigner à la fois la souffrance physique et psychologique, liée à l’obsession de ce sable qui s’infiltre partout et de l’ennui infini dans cet univers sablonneux.

En mars, une recrudescence du mauvais temps aggrave la situation déjà précaire des internés. Certains camps inondés doivent être évacués au plus vite. Dans de nombreux camps, le sol n’est plus qu’un immense cloaque. À Arles sur Tech, le général Ménard déclare « être écœuré devant le spectacle de cette armée croupissant dans la boue sous les rafales ».
Face aux accusations dont il est l’objet, le gouvernement est contraint de prendre des mesures.

Au printemps, tant bien que mal, chacun a au moins un toit pour s’abriter même si les conditions y demeurent spartiates. L’ordinaire ainsi que les soins aux malades et aux blessés se sont sensiblement améliorés. La vie dans les camps s’organise. Mais, de ces premiers mois d’exil, les réfugiés garderont à jamais un sentiment de dégradation. Le souvenir, comme le rappelle LLuis Montagut, d’une « destruction méthodique de toutes les valeurs morales, faisant de la personne (…) une bête affamée, sale, obsédée par ses besoins les plus élémentaires ».

Notes

[1En novembre 1940, l’ensemble des camps passera sous l’autorité du ministère de l’intérieur.

[2Jean-Marie Herrmann, journaliste au Midi socialiste et au Populaire, rapporte que les GRM chassent à coup de crosse des soldats qui se précipitent sur le camion apportant le pain. Mistral, cité par D.W. Pike, [Vae Victis, los republicanos españoles refugiados en Francia 1939-1944, Colombes, Ed. Ruedo Ibérico, 1969], et Mackenzie Porter de l’Evening Standard, affirment quant à eux, que souvent le pain est jeté dans le sable.

[3Lluis Montagut, J’étais deuxième classe dans l’armée républicaine espagnole, Paris, François Maspero, col Actes et mémoire du peuple, 1976, p 108.

[4Situé à 60 km à l’ouest d’Alger, Cherchell, destiné à recevoir des hommes de catégorie socio-professionnelle plus élevée (238 à l’automne) y vivront dans de meilleures conditions que les autres miliciens. Sur ce sujet, voir :
- Anne Charaudeau, L’exil républicain espagnol : les camps de réfugiés politiques en Afrique du Nord, in Italiens et Espagnols en France 1938-1946, colloque international, Paris, CNRS, 28-29 novembre 1991, sous la direction de Pierre Milza et Denis Peschanski.
- Andrée Bachoud, Bernard Sicot (coord.), Sables d’exil : Les républicains espagnols dans les camps d’internement au Maghreb 1939-1945, ouvrage collectif in Exils et migrations ibériques au XXe siècle n° 3 nouvelle série (BDIC/CERMI/CRIIA), Perpignan, éd. Mare Nostrum, 2009.

[5Rapport du docteur Weissman-Netter in Deux missions internationales visitent les camps de réfugiés espagnols (mai 1939), Paris, CICIAER, 1939.

[6En avril 1940, ils seront environ 2 500 incorporés pour toute l’Afrique du nord.