Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 
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Le titre vient de Francisco GOYA, Enterrar y callar, gravure (pointe sèche et rehauts de gouache brune) extraite de la série Los Desastres de la guerra (1810-1815), Musée du Prado, Madrid.
Vols organisés de nouveaux-nés de familles républicaines, dans les maternités espagnoles. Une consigne politique d’éradication, initiée sous la dictature franquiste et qui continua bien après elle en trafic rentable d’êtres humains. Cela renvoie à l’impunité des bourreaux qui subsiste dans la société espagnole contemporaine.

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 L’association 24 août 1944 a eu le plaisir, dans le cadre des projections-débats trimestriels effectués au Ciné-club du centre d’animation Paris’Anim, Place des Fêtes dans le 20ème, de le projeter le 18 janvier 2018, devant une salle comble, en présence de la réalisatrice qui a pu répondre aux nombreuses questions soulevées par ce film.

Ce documentaire fait avec peu de moyens, a amené la réalisatrice à parcourir toute l’Espagne avec son père, converti en assistant de rodage, pour rencontrer et interviewer des victimes de ce trafic d’enfants.

À l’instar d’autres dictatures (Chili, Argentine, Uruguay,…), aux lendemains de la victoire, le régime franquiste a voulu à la fois se venger des « rouges » et éradiquer à jamais toutes graines contestataires en donnant une bonne éducation patriotique et religieuse aux enfants nés d’opposants politiques. Placés dans des familles proches du pouvoir, l’objectif était de procéder à une « purification idéologique » (les enfants ignorant bien entendu leur statut d’enfant dérobé), ces enfants volés, « desaparecidos », comme les appelèrent en Argentine les « mères (puis grands-mères) de la place mai ».
Ce trafic immonde, dirigé avec la complicité des institutions religieuses, du personnel hospitalier dont les obstétriciens et les directeurs des hôpitaux, du gouvernement et de l’administration (police, justice, services de l’Etat civil,…), est relativement connu.

Ce qui l’est moins, c’est que, passées ces années de dictature féroce et sanguinaire, de chape de plomb où personne ou presque n’osait s’exprimer, ce trafic a perduré près de vingt années de plus !

En 2 000, Franco est mort depuis ¼ de siècle mais, au niveau institutionnel, rien n’a vraiment changé dans le pays, et l’Espagne abasourdie, découvre que les vols de bébés ont contnué sous la « démocratie », jusqu‘à la fin des années 80. Avec les mêmes protagonistes. Seul changement : de politique, ce trafic est devenu lucratif…
Ce n’est effectivement qu’en 1987, qu’une loi encadrant l’adoption est promulguée. Avant cette date, près de 300 000 bébés auraient été volés et vendus. Ce trafic de grande ampleur a été découvert en 2010.
Depuis, plus d’un millier de plaintes ont été déposées en Espagne, mais de nombreuses affaires ont été classées sans suite au motif qu’il y avait prescription des faits…
Le documentaire d’Anna montre l’horrible fonctionnement d’une structure sociale et politique qui, initiée sous la dictature franquiste, allait perdurer sous le régime "démocratique" qui lui succéda. N’étant ni historienne, ni journaliste, sa démarche se base sur le vécu, sur le témoignage des victimes. La force de ce documentaire est là. En donnant la parole à ces personnes exclues, anéanties, martyrisées au plus profond de leur être, non seulement elle leur permet de se réapproprier leur histoire, mais aussi de montrer, de dénoncer ce que fut la dictature franquiste et son effroyable continuité. Certaines de ces victimes ne réagiront que lorsque le « scandale » éclatera, d’autres depuis cet accouchement « bizarre » plein de contradictions :
• Un bébé en plein forme qui meurt peu de temps après sans qu’aucun médecin ne donne d’informations rationnelles ;
• Cette femme très gentille et « bien mise » venant leur rendre visite ainsi qu’à leur enfant : "Est-il possible que cette femme puisse voir votre bébé ?” (…) Elle veut voir votre enfant, car on lui a dit qu’il était très beau. Ils étaient très nombreux à venir le voir. (…) Moi, j’étais très heureuse, car ils venaient voir mon fils (…) Le même jour, ils sont entrés à minuit trente et ont pris l’enfant. (…) Je ne pouvais pas bouger, j’étais clouée au lit (…) On m’a dit que l’enfant était mort. (…) La femme en marron l’a emporté !
face à ces points d’ombre, se battront vainement avec leur compagnon, pour savoir pourquoi cette « mort subite du nourrisson », demandant à le voir, pouvoir l’enterrer,… Tant de questions sans réponse, d’injures signifiant à la mère qu’elle est folle, de dossiers perdus…
Ce documentaire, à voir et à revoir, est un témoignage sans précédent et sans prétention pour donner la parole à ces personnes humbles et dignes, spoliées de ce qu’elles avaient de plus cher. Et d’un trafic immonde dont elles ne se remirent jamais. Les enfants volés ont du mal à retrouver leurs parents biologiques et, tant d’années après, du mal aussi à remettre toute leur vie en question…
Un des derniers témoignages est particulièrement naturel et significatif : Rien n’a changé, les curés donnaient l’Ostie à la femme de Franco, aujourd’hui ils la donnent aux représentants des partis démocrates !

Ce film a d’ailleurs failli prendre le nom d’un poème d’Antonio Machado, Españolito que vienes al mundo. Celui-ci se termine par les vers suivants et fonctionne comme un curieux présage funeste : "Españolito que vienes al mundo, te guarde Dios ; una de las dos Españas ha de helarte el corazón"« Petit espagnol qui vient / au monde, Dieu te garde. / Une des deux Espagnes / va te glacer le cœur. »

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