Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 
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Il y a 70 ans, 2000 antifascistes espagnols sortaient du camp de Mauthausen

Ce 5 mai 2015, nous nous sommes retrouvés dans ce jardin du père Lachaise, cimetière où se mêle toute l’histoire populaire du pavé parisien, et où fraternisent pour la nuit des temps les peuples de la terre, épris de justice sociale et de liberté. Nous sommes venus rendre hommage au courage des antifascistes espagnols, symbolisé là auprès de leurs frères et soeurs d’espoir. Nous sommes venus pour que ne se perde pas leur idéal et pour pouvoir le transmettre avec émotion à ceux qui nous succèderont.

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Discours hommage aux Espagnols 70 ans de la libération du camp de Mauthausen 5 mai 1945/5 mai 2015.


Monsieur Blandin, maire du 20e chargé de la mémoire combattante
Monsieur Daniel Simon, président de l’Amicale de Mauthausen,
Monsieur David Wingeate Pike, Professeur émérite de l’Université américaine de Paris, membre du comité international d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale.
Mesdames, messieurs,

Tout d’abord laissez-moi au nom de notre association 24 août 1944, vous remercier d’être présents à cet hommage à tous les Espagnols morts pour la liberté, que nous avons voulu organiser ce 5 mai, jour 70e anniversaire de la libération du camp de Mauthausen.
Le peuple espagnol a entamé sa résistance armée face au fascisme international le 19 juillet 1936, alors que le monde entier s’imaginait en être encore aux négociations et aux arrangements avec les dictatures. Après 32 mois de résistance, vaincus sur leur terre, par le manque d’armement et de soutien et par la coalition des fascismes allemands, italien et portugais, venus s’entrainer sur la terre espagnole, les républicains espagnols s’exilent en France. Comme l’avait pressenti Buenaventura Durruti, ce n’est pas seulement une armée qui se retire mais tout un peuple, ils seront 500.000 à franchir la frontière en quelques jours de fin janvier au 12 février 1939. C’est le plus grand exil des temps modernes

Malgré un accueil déplorable, sans fraternité ni espoir, ils vont restés à l’écoute des bruits de bottes qui montent en Europe. Ils sont là encore les premiers à organiser des maquis, pour passer les frontières, les premiers à se battre contre l’ignominie et la terreur fasciste. Il y eut des Espagnols, combattant le fascisme international sur tous les fronts, dans tous les maquis. Dans la Résistance et dans les armées alliées, ces Espagnols enragés de Liberté associèrent leurs noms à ceux des libérateurs à Narvik, à Bir-Hakeim, dans le Vercors, sur le plateau des Glières, en Sicile, à Monte-Casino, en Normandie, à Paris où ils entrent les premiers le 24 août 1944, éclaireurs de la 2e DB du général Leclerc, à Strasbourg, jusqu’au nid d’Aigle d’Hitler, à Berchtesgaden et dans beaucoup d’autres lieux où fut versé tant de sang et où tant de vies furent fauchées.
Ceux qui se sont retrouvés sur la ligne Maginot pour la consolider ont tout se suite été faits prisonniers de l’armée allemande en juin 1940 et déportés dès le 6 août 1940 au camp de Mauthausen, seul camp classé catégorie 3, un camp de mort systématique par épuisement dans lequel les conditions de survie étaient des plus terribles. Mais il y eut des antifascistes espagnols dans tous les camps de concentration nazis y compris des femmes espagnoles à Ravensbrück,

« Si un jour prochain, l’un d’entre nous parvient à survivre à ce génocide, qu’il dise au monde entier ce que furent les Camps nazis... » Voici le message que confièrent des milliers d’Espagnols avant de mourir, après avoir été martyrisés et mutilés. Pour le respecter, à Mauthausen, les Républicains espagnols qui sont des combattants aguerris ennemis du totalitarisme, s’employèrent dès leur arrivée à s’organiser afin de résister à la mort programmée, et de collecter les preuves irréfutables de la déportation.
Leur conduite força l’admiration de tous, Edmond Michelet résistant déporté à Dachau membre du Comité international des déportés, parle des Espagnols en ces termes : « (…) Les Espagnols réussirent ce tour de force de faire l’unanimité dans la sympathie et l ‘admiration. (…)Ils tiraient de leur adversité une orgueilleuse fierté qui forçait le respect. (…) Quand on me parle de Grands d’Espagne, je revois moins un personnage de Claudel que l’un quelconque de ces camarades malheureux. » Cette perception des Espagnols est l’expression même du sentiment qu’exprima Antonio Machado juste avant la chute de Barcelone en janvier 1939 quand il écrit : « (…) Pour les stratèges, pour les politiques, pour les historiens, tout est clair : nous avons perdu la guerre. Mais humainement, je n’en suis pas si sûr…Peut-être l’avons-nous gagnée. »

Mais, nous qui sommes leurs descendants et avons été élevés par eux en France nous pouvons affirmer que longtemps ils ont rêvé de retrouver leur terre débarrassée du franquisme et qu’ils ont dû ravaler leur utopie, ensevelir leur idée de construire une société meilleure dans leur pays.
Daniel Mayer, membre du Comité national de la résistance, ministre du gouvernement de la libération, ami des républicains espagnols, Pablo Casals illustre compatriote qui symbolise les arts et leur langage de rébellion et enfin le professeur Charles Richet représentant la science et sa marche progressiste sont les parrains prestigieux de ce monument qui se dresse derrière moi. Daniel Mayer, dans son discours d’inauguration le 13 avril 1969, a appuyé sur cet aspect douloureux d’un combat inachevé vers l’espoir en déclarant : « La victoire venue les démocraties ne surent pas délivrer l’Espagne comme avait été délivré le reste de l’Europe. Il eut, en 1946, suffi d’une chiquenaude pour que les prisons espagnoles se vident, pour que l’Espagne toute entière s’ouvre à l’enseigne de l’homme. Cela n’a pas été fait et ma génération en portera la honte durant des siècles. »

Déjà en 1969, son hommage était un appel à la vigilance pour éloigner de notre monde le fascisme et sa cohorte d’exclusion, de haine et de xénophobie ; en effet il ajoute : « D’autant que nous ne savons pas reprendre le combat et qu’au contraire de nos espérances, la violence, la haine, le totalitarisme gagnent de nouveaux États. (…)
Ne pas oublier, ce n’est pas seulement évoquer les années passées. C’est construire le monde demain. Au-delà de l’unité des morts —¬et grâce à elle—¬ nous devons créer l’unité des vivants. Et le monde de demain sera celui que nous avons conçu, si nous savons vouloir. »

En 2015, 70 ans après, nous devons nous souvenir de ces mises en garde, de la part d’hommes dont la conduite a toujours été de faire obstacle à l’oppression. Rendre hommage aujourd’hui À la mémoire de tous les Espagnols morts pour la liberté cela signifie surtout respecter leur combat et le sacrifice de leur vie en ne permettant pas que reviennent le temps des idéologies fascisantes qui basent leur programme sur l’exclusion la persécution de l’autre, de l’étranger et sur l’exploitation de la misère.
Souvenons-nous que ces Espagnols comme toutes les nationalités présentes au camp de Mauthausen ont su s’unir pour organiser la résistance intérieure du camp et que le 16 mai 1945, ils nous ont délivré ce message à respecter et à transmettre aux autres générations jusqu’à la nuit des temps :
« Sur la base d’une communion internationale, nous voulons ériger aux soldats de la liberté, tombés dans cette lutte sans trêve le plus beau des monuments, celui du :
MONDE DE L’HOMME LIBRE
Nous nous adressons au monde entier pour dire :
Aidez nous dans notre tâche ! Vive la solidarité internationale ! Vive la liberté !
Au nom de tous ceux qui furent prisonniers politiques à Mauthausen. »

Merci de votre attention et de votre présence.